« Recommander, oui. Imposer, non ! »
Entretien
Missionné en octobre après le décès d’un cycliste « écrasé par une voiture utilisée comme une arme par son conducteur », Emmanuel Barbe a remis, le 28 avril, son rapport visant à « prévenir les violences et apaiser les tensions pour mieux partager la voie publique ». Il y dresse 40 recommandations, dont plusieurs visent directement les collectivités.

Frédéric Cuillerier
Maire de Saint-Ay (45)
Co-président de la commission Transport, mobilité et voirie de l’Association des maires de France
Dans son rapport, Emmanuel Barbe déplore notamment un insuffisant respect par les collectivités de l’obligation de créer des itinéraires cyclables lors de la réalisation/rénovation de voies urbaines – obligation qu’il veut étendre aux voies interurbaines. Qu’en pensez-vous ?
Je trouve cela un peu injuste. Entre 2020 et 2024, les collectivités, en particulier le bloc communal, ont créé 12 000 km de pistes cyclables ; nous sommes passés de 40 000 à 52 000 km. Ce n’est pas rien ! L’effort est d’autant plus remarquable que les collectivités font face à plusieurs obstacles majeurs : la nécessaire maîtrise foncière, le respect de normes toujours plus lourdes imposées par le Cerema et des conditions de financement défavorables, avec le renchérissement du coût de l’énergie et des matériaux. Rappelons qu’1 km de piste cyclable coûte entre 200 à 300 000 €. S’y est singulièrement ajouté le risque que ces aménagements soient pris en compte dans l’artificialisation brute des sols. Il a fallu qu’avec mes collègues de l’AMF nous nous mobilisions pour que cette hypothèque soit levée. Ce que j’ai finalement obtenu du ministre Béchu, puisque les pistes longeant une route existante dans une distance de 5 m du bord de la voirie sortent désormais de ce décompte. J’ajouterais que les collectivités continuent d’investir alors que l’État a mis un coup d’arrêt significatif aux financements prévus – le plan vélo & marche n’a pas été respecté comme il aurait dû l’être. Beaucoup d’intercommunalités mettent actuellement en place des plans de mobilité active dans le cadre de la révision ou de l’élaboration de leur PLUi-HD.
Emmanuel Barbe recommande justement de rappeler aux collectivités cette dernière obligation, ou encore de faire des délibérations prescrivant les réalisations et rénovations de voirie un acte transmissible au préfet pour en contrôler la légalité. Signe d’une mauvaise volonté des collectivités ?
Il faut arrêter avec ces logiques contraignantes et de contrôles. Je pourrais le comprendre si nous faisions face à des collectivités qui resteraient les bras croisés, mais il n’en est rien ! Partout où je passe en France, il y a une véritable volonté de développer ces liaisons douces, et singulièrement des pistes cyclables en site propre, les seules qui permettent de sécuriser réellement la pratique, contrairement aux pistes cyclables réalisées sur voirie existante, qui restent dangereuses. Mais outre les obstacles précédemment mentionnés, cela n’est pas toujours possible. Dans certains secteurs, comme en montagne, vous pouvez faire tous les plans imaginables, la réalité s’impose à vous. De grâce, faisons donc confiance aux élus ! Ils font du mieux qu’ils peuvent, en fonction de leurs moyens et de leurs contraintes. Arrêtons d’imposer des normes toujours plus pesantes, qu’ils ne pourront dans certains cas de toute façon pas respecter. Cela finit par être contreproductif. Laissons la libre initiative aux communes et une certaine liberté d’appréciation. Je suis persuadé que cela sera plus efficace. Recommander, oui. Imposer, non !
Vous êtes donc opposé à ce que chaque agglomération soit dotée d’une zone 30 ou au fait de rendre obligatoire le respect de certaines recommandations du Cerema (couleur unique pour les pistes cyclables, colorisation des sas vélos…), mesures également préconisées ?
Pas nécessairement. Si l’harmonisation de certaines pratiques peut apporter une sécurité supplémentaire, nous n’y sommes évidemment pas opposés par principe. Mais à la condition d’y mettre un peu de souplesse. Je rencontre régulièrement des élus qui se plaignent d’avoir perdu une subvention faute d’avoir scrupuleusement respecté les normes du Cerema, parce que la largeur d’une piste cyclable a dû être légèrement réduite à certains endroits compte tenu du bâti existant. Ce n’est plus possible ! On finit par annihiler la bonne volonté des élus, et Dieu sait pourtant qu’elle est forte ! S’agissant des zones 30, nous n’y sommes de même nullement défavorables. Ralentir la circulation dans le cœur de nos villes et de nos villages constitue déjà une préoccupation des élus. Mais là-encore, laissons chaque commune décider. Cette approche coercitive est le principal reproche que j’adresse au rapport de M. Barbe, dont la compétence n’est nullement en cause. Nous partageons d’ailleurs nombre de ses recommandations, singulièrement celles relatives à l’apprentissage du vélo et plus largement du partage de la route.
